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SOCIETE | Les invisibles du quai d'Austerlitz

 

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Après l'évacuation début juin des 350 migrants installés sur le boulevard de la Chapelle, dans le 18e arrondissement, quid des centaines d'autres qui campent sous le pont Charles-de-Gaulle et la Cité de la mode ? Ils étaient plus que menacés à l'heure où nous mettions sous presse.

 

 

Sous le pont Charles-de-Gaulle, en face de l'emblématique ministère des Finances et à deux pas de la boîte de nuit branchouille Wanderlust, une cinquantaine de tentes sont parfaitement alignées. Pas le moindre détritus au sol, pas d'odeur pestilentielle d'urine, le « camp » est parfaitement tenu, malgré les conditions de vie plus que spartiates. Ici vit une majorité de Soudanais. À quelques dizaines de mètres, sous la Cité de la mode, ce sont des Pakistanais. Plus loin en direction du Jardin des plantes, on découvre encore une vingtaine d'abris de fortune avec des personnes de nationalités différentes, Camerounais, Nigérians, Sénégalais, Ivoiriens, mais aussi des SDF français. En tout, difficile d’arrêter un chiffre précis, mais 100 à 200 personnes, majoritairement âgées de 20 à 30 ans, vivent sans doute. Nous n'avons vu que des hommes. Tous – ou presque – sont des migrants, arrivés pour certains il y a plusieurs mois, d'autres la veille à peine.

 

Quand nous nous approchons, les regards sont interrogateurs, quelques fois méfiants. Une fois le contact engagé, les langues se délient. Chacun veut raconter son histoire, dans un anglais baragouiné. Walid, 23 ans à peine, une tête d'ado, a fui le Darfour et la guerre avant d'échouer ici il y a sept mois. Il espère obtenir l'asile et attend une réponse, montrant son dossier de demande auprès de l'Ofpra [Office français de protection des réfugiés et apatrides, ndlr]. Henri, la quarantaine, raconte ses trois jours de bateau à traverser la Méditerranée depuis la Libye. Ezekiel, un Nigérian de 52 ans, a échappé à Boko Haram, mais laissé ses quatre femmes et douze enfants sur place. L'homme est chaleureux, souriant, mais anxieux aussi : il n'a « aucune nouvelle de sa famille depuis [son] départ ». Il effectue aussi une demande d'asile et espère que « l'administration croira son histoire ». Pour beaucoup d'associatifs, ces camps parisiens sont « la base arrière de Calais », et plus loin de l'Angleterre. Peu pourtant nous affirment vouloir quitter Paris et la France.

 

EMMAÜS SOLIDARITÉ MANDATÉ PAR LA MAIRIE DE PARIS

Contrairement à ceux du boulevard de la Chapelle, dans le 18e, Walid et Ezekiel et les autres, installés sur ce quai en contrebas de la chaussée, semblent invisibles. Depuis le début de l'année, de nombreuses associations comme le Secours catholique tentent d'apporter leur aide, effectuent des maraudes. Médecins du monde passe au moins une fois par mois avec un médecin, une assistante sociale et des bénévoles pour soigner « une vingtaine de personnes à chaque fois », dit le Dr Paul Zylberberg, responsable de la mission SDF Paris. Les migrants sont orientés vers les Restos du cœur ou des centres d'accueil de jour comme la Maison du 13e d'Emmaüs ou la Maison du partage de l'Armée du salut. L'association Aurore en accueille à sa halte Mazas, dans le 12e, sept jours sur sept. Les migrants « peuvent se doucher, laver leurs habits, prendre des cours de français sur ordinateur, bénéficier d'une assistance administrative ou psychologique, prendre un café, manger », explique Carole Real, une travailleuse sociale.

En février, face à la présence massive de migrants à Paris, la Mairie a mandaté Emmaüs solidarité pour les deux camps parisiens, quai d'Austerlitz et boulevard de la Chapelle. Le cadre : « Recenser les migrants et coordonner les associations de quartier qui souhaitent intervenir, donner des informations sur les démarches administratives à effectuer », explique-t-on chez Emmaüs. Le mandat cour(ait)t jusqu'en juin.

 

« ICI, C'EST LA MORT »

Alors que nous quittons le camp, nous sommes interpellés par un jeune homme. Taj, un Soudanais de 25 ans arrivé la veille après un an de voyage à travers le Tchad, la Libye, la Turquie, la Grèce et finalement la France, songe à quitter Paris le soir même pour rejoindre Calais, « un meilleur endroit », pense-t-il. Pas franchement réputé non plus. Ce mécanicien de formation rêve de s'inscrire dans une université – « c'est bien gratuit, hein ? » pour apprendre le français et devenir ingénieur. La réalité est souvent plus dure. Un Tchadien qui ne veut pas donner son prénom se dit déçu, lui qui s'attendait à « un meilleur accueil ». Pour Abebola, un Nigérian de 36 ans qui bredouille des mots de français grâce à l'association Aurore, « ici, c'est la mort ». Il espère, dans un sourire, que notre reportage « va [leur] procurer quelque chose de positif ».

Au lendemain de notre reportage, les 350 migrants du camp de la Chapelle étaient évacués. Alors, quel avenir pour les migrants du quai d'Austerlitz ? Se verront-ils aussi proposer des relogements ? L'hébergement d'urgence est déjà saturé. À l'heure de notre bouclage, le Dr Paul Zylberberg, de Médecins du monde, savait que Ports de Paris, propriétaire du quai, avait entamé une procédure pour les déloger et demandé le recours à la force publique. À la préfecture de Paris, on confirmait une intervention certaine « compte tenu des conditions d'hygiène », mais sans calendrier, « dans les jours à venir, la semaine prochaine ou dans le mois ».

 

 

Publié par Philippe Schaller & Virginie Tauzin.  le 15 Juin 2015
 

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