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PORTRAIT I Mathieu Sapin

 

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Crayon taille patron

Rares sont les librairies qui n'affichent pas sa dernière BD, Le Château, un an dans les coulisses de l'Élysée. À côté, on trouve souvent L’Arabe du futur 2 de son ami Riad Sattouf. Mathieu Sapin fait partie d'une génération de bédéistes français qui croule sous les projets et le succès. Rencontre dans son atelier, près des Gobelins.

Se plonger dans une bande dessinée de Mathieu Sapin, c'est parcourir un monde loufoque et déluré dans la peau d'un « super anti-héros » un peu naïf et même souvent niais. Son personnage fétiche, Supermurgeman, en est la parfaite incarnation. Son carburant ? La bière, qui lui confère ses supers pouvoirs. Son arme infaillible ? Son vomi, qui lui permet de paralyser ou tuer ses adversaires. Paulette Comète, à qui l'auteur a consacré deux tomes, n'a, elle, aucun pouvoir, si ce n'est celui de son physique ravageur. Étudiante en sociologie, elle se transforme en justicière masquée malgré elle la nuit, et déambule dans le 13e à la recherche de malfrats.
Car lire du Mathieu Sapin, c'est aussi faire un détour par la place Jeanne-d'Arc et les Frigos, devenus dans Paulette Comète le siège de Flü, une redoutable société pharmaceutique dont l'inauguration attire les « célébrités » locales : Jérôme Coumet fait une brève apparition à la fin de la BD, sous le crayon de Christian Rossi. Le court-métrage Vengeance en terre battue, réalisé par Mathieu Sapin en 2014, se termine, lui, sur un plan d'un arrêt de bus de l'avenue de France. On y retrouve une héroïne toujours très loufoque, mais pas moins charismatique, incarnée par la sémillante Charlotte Lebon. Sorte de double féminin de Sherlock Holmes, Rita Cerveau a une intelligence telle qu'elle résout les intrigues en deux minutes, avec l'aide de jeunes hommes qu'elle manipule à sa guise pour qu'ils lui massent le crâne et stimulent ainsi ses zones érogènes.

« J’ai une grande capacité d’étonnement »

 

Dans toutes ces aventures, le lecteur n'est jamais seul : que ce soit en voisin voyeur dans Paulette Comète ou en employé du Jardin des plantes dans Vengeance en terre battue, Mathieu Sapin s'amuse à faire de brèves apparitions en filigrane. Le personnage qui prend ses traits est en général à l'image du dessinateur dans la vraie vie : un petit type fort sympathique, très curieux et plutôt discret, à qui il aime donner des airs naïfs et incrédules.
Mathieu Sapin s'est servi du même procédé dans la BD, qui lui vaut de remplir les devantures de toutes les librairies aujourd'hui, à côté de L'arabe du futur 2, de Riad Sattouf. Dans Le château, un an dans les coulisses de l'Élysée, parue en mai, pas d'anti-héros. Ceux qui auraient voulu octroyer ce rôle à François Hollande auraient été bien malavisés, s'il on en croit le bédéiste : « C'est quelqu'un qui, sous ses allures de gentil bonhomme, a un côté Franck Underwood [le président incarné par Kevin Spacey, prêt à absolument tout pour arriver à ses fins dans la série House of Cards, ndlr]. Rien n'est laissé au hasard dans ses choix. » Pas d'anti-héros, si ce n'est peut-être Mathieu Sapin lui-même, qui nous guide dans les hauts lieux de la présidence de la République. « Je me représente de façon ridicule, c'est ça qui m'intéresse : de cette façon je ne vexe pas les gens et ça permet d'assurer une certaine subjectivité. » Il ajoute : « J'essaie d'affiner, d'être moins naïf de livre en livre, mais j'ai une grande capacité d'étonnement. »

Ne pas aborder la vie privée du président

Il s'était déjà mis en scène en explorant les coulisses de Libération, où il tenait un blog, ou en assistant au tournage de Gainsbourg (vie héroïque), dont il conserve un élément de décor dans son atelier : un faux squelette qu'il a orné d'une guirlande lumineuse. Cette fois, il a passé un an et demi à faire des allers-retours entre chez lui, en bordure du 13e, et l'Élysée. Certains lui ont reproché d'avoir fait une BD ennuyeuse, sans scoop, et trop tendre envers Hollande. Ce à quoi Mathieu Sapin répond : « Je n'avais pas de démarche malveillante, mais je n'étais pas là pour passer la brosse non plus. » Le dessinateur s'est donné pour ligne de conduite de ne pas aborder la vie privée, mais a bénéficié d'une certaine liberté. Bien qu'ils ne l'aient pas demandé, il a donné sa BD à relire aux services de communication de l'Élysée. C'est donnant-donnant : eux lui ont donné l'accès. Même si ça n'a pas été facile, malgré les contacts qu'il avait déjà accumulés en marchant dans les pas de François Hollande dans Campagne présidentielle, sorti après l'élection, en 2012.

La suite de ce portrait est à retrouver dans le 13 du Mois n°53

Publié par Rozenn Le Carboulec  le 23 Juillet 2015
 
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