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Quand les Parisiens piquaient une tête

 

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Longtemps, les Parisiens et leurs voisins se sont baignés dans la Seine et ses affluents, pour se laver, faire du sport ou se rafraîchir. Aujourd’hui certains aimeraient s’y remettre, mais la qualité de l’eau et d’autres contraintes font encore barrage.

Piquer une tête en plein Paris pour échapper à la canicule… L’idée n’est pas neuve. Au 17e siècle déjà, des chroniqueurs décrivent des scènes de baignade dans la Seine. Le long des berges pas encore aménagées, les hommes se rafraîchissent alors dans le plus simple appareil. « On les voit de fort près se jeter à l’eau ; on les voit en sortir : c’est un amusement. Quand la saison est venue, les femmes de la ville ne s’y promènent pas encore, et quand elle est passée, elles ne s’y promènent plus », badine Jean de La Bruyère (1). La gent féminine aussi fait trempette, plus ou moins protégée des regards par une toile tendue entre un bateau et des piquets plantés dans le lit du fleuve. Le spectacle n’est pas du goût de tous. Il faut dire, explique Jean-Paul Haghe, chercheur associé au CNRS (2), que ces bains ont l’odeur sulfureuse du libertinage et de la prostitution. En 1711, le prévôt des marchands décide d’y mettre fin.

Les baigneurs se replient dans des péniches au fond ouvert, ou « bains froids ». La première moitié du 19e siècle est l’âge d’or des « bains à quatre sous », dans lesquels le populo peut à la fois se laver et nager. Les frileux peuvent se rendre aux « bains chauds », qui pompent l’eau du fleuve jusqu’à des cabines individuelles. Les riches fréquentent des établissements plus chics, avec « salons particuliers, chambre de secours, salon de coiffure, pédicures, appartements réservés aux princes, plongeoirs, etc. » (3). Mais ces bassins flottants prennent de la place et perturbent le trafic fluvial. Les pouvoirs publics leur préfèrent les bains douches et les piscines hors Seine. Ils disparaissent peu à peu. Quai Anatole-France, les bains Deligny restent longtemps les seuls rescapés de cette époque, jusqu’à ce qu’ils coulent en juillet 1993.

Le « train des plaisirs » qui mène vers les bords de Marne

Les amateurs de baignade intra-muros en sont alors quittes pour jouer au chat et à la souris avec la police, plus ou moins tolérante, ou s’inscrire aux épreuves sportives officielles comme la traversée de Paris à la nage, qui part du Pont-National. Les autres se tournent à l’est. Dès les années 1850, les bords de Marne deviennent la destination de choix des Parisiens qui ne peuvent aller prendre les eaux en Normandie. En un temps record, le « train des plaisirs » les emmène pique-niquer – on parle alors de « partie de campagne » – valser à la guinguette, canoter en amoureux où s’adonner aux sports nautiques alors en plein boum : voile, aviron, joute et brasse. « Nogent, où le bataillon de Joinville apprend aux militaires à nager, est en quelque sorte le berceau de la natation française », rappelle Jean-Paul Haghe. Les zones de baignade « sauvage » sont légion. Au fil du temps, elles tendent à se « domestiquer », investies par des exploitants privés, des associations, ou rachetées par des municipalités qui veulent prévenir les noyades. Au détour des années 1920-1930, quelques-unes sont aménagées. Dans son mémoire Plages en ville, baignade en Marne, Thomas Deschamps en recense vingt-quatre dans le Val-de-Marne (4). Certaines sont en pleine ville, comme à Saint-Maurice ou Maisons-Alfort, d’autres en zone rurale, comme à Gournay-sur-Marne. Les habitants d’Ivry se souviennent aussi de la baignade du Port-à-l’Anglais et de sa plage de sable en bord de Seine, à la limite de Vitry. Pour quelques francs, le public se baigne à l’abri du courant, dans des bassins flottants en bois ou des structures encastrées dans la berge, et prend le soleil sur un quai en béton ou une plage artificielle, avant de se changer dans des cabines temporaires ou « en dur ». Les plus téméraires profitent du plongeoir, dont la hauteur fait la réputation d’une plage et la fierté de son propriétaire. L’architecture reprend le modèle des « piscines de mer » qui fleurissent à Deauville ou Trouville : rambardes métalliques de style « paquebot », hublots et béton de couleur claire.

La suite de cet article est à retrouver dans le 13 du Mois n°53

 

 

Publié par Jérôme Hoff  le 23 Juillet 2015
 

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